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la construction de soi
L'étranger
Le Spleen de Paris
Repris en 1864 sous le titre Petits poèmes en prose
L’ETRANGER
"Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
- Tes amis?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages!"
Charles Baudelaire
vendredi, février 23 2007 | la construction de soi | un commentaire
ce que je parais
Leiris : L’âge d’homme 1939
Je viens d'avoir trente quatre ans, la moitié de la vie. Au physique, je suis de taille moyenne, plutôt petit. J'ai des cheveux châtains coupés court afin d'éviter qu'ils ondulent, par crainte aussi que ne se développe une calvitie menaçante. Autant que je puisse en juger, les traits caractéristiques de ma physionomie sont: une nuque très droite, tombant verticalement comme une muraille ou une falaise, marque classique (si l'on en croit les astrologues) des personnes nées sous le signe du Taureau; un front développé, plutôt bossué, aux veines temporales exagérément noueuses et saillantes. Cette ampleur de front est en rapport (selon le dire des astrologues) avec le signe du Bélier; et en effet je suis né un 20 avril, donc aux confins de ces deux signes : le Bélier et le Taureau. Mes yeux sont bruns, avec le bord des paupières habituellement enflammé; mon teint est coloré; j'ai honte d'une fâcheuse tendance aux rougeurs et à la peau luisante. Mes mains sont maigres, assez velues, avec des veines très dessinées; mes deux majeurs, incurvés vers le bout, doivent dénoter quelque chose d'assez faible ou d'assez fuyant dans mon caractère.
Ma tête est plutôt grosse pour mon corps; j'ai des jambes un peu courtes par rapport à mon torse, les épaules trop étroites relativement aux hanches. je marche le haut du corps incliné en avant; j'ai tendance, lorsque je suis assis, à me tenir le dos voûté; ma poitrine n'est pas très large et je n'ai guère de muscles. J'aime à me vêtir avec le maximum d'élégance; pourtant, à cause des défauts que je viens de relever dans ma structure et de mes moyens qui, sans que je puisse me dire pauvre, sont plutôt limités, je me juge d'ordinaire profondément inélégant; j'ai horreur de me voir à l'improviste dans une glace car, faute de m'y être préparé, je me trouve à chaque fois d'une laideur humiliante.
Quelques gestes m'ont été ou me sont familiers : me flairer le dessus de la main; ronger mes pouces presque jusqu'au sang; pencher la tête légèrement de côté; serrer les lèvres et m'amincir les narines avec un air de résolution; me frapper brusquement le front de la paume comme quelqu'un à qui vient une idée et l'y maintenir appuyée quelques secondes (autrefois, dans des occasions analogues, je me tâtais l'occiput ) ; cacher mes yeux derrière ma main quand je suis obligé de répondre oui ou non sur quelque chose qui me gêne ou de prendre une décision; quand je suis seul me gratter la région anale; etc. Ces gestes, je les ai un à un abandonnés, au moins pour la plupart. Peut être aussi en ai je seulement changé et les ai je remplacés par de nouveaux que je n'ai pas encore repérés? Si rompu que je sois à m'observer moi même, si maniaque que soit mon goût pour ce genre amer de contemplation, il y a sans nul doute des choses qui m'échappent, et vraisemblablement parmi les plus apparentes, puisque la perspective est tout et qu'un tableau de moi, peint selon ma propre perspective, a de grandes chances de laisser dans l'ombre certains détails qui, pour les autres, doivent être les plus flagrants.
Mon activité principale est la littérature, terme aujourd'hui bien décrié. Je n'hésite pas à l’employer cependant, car c'est une question de fait: on est littérateur comme on est botaniste, philosophe, astronome, physicien, médecin. À rien ne sert d'inventer d'autres termes, d'autres prétextes pour justifier ce goût qu'on a d'écrire : est littérateur quiconque aime penser une plume à la main. Le peu de livres que j'ai publiés ne m'a valu aucune notoriété. Je ne m'en plains pas, non plus que je ne m'en vante, ayant une même horreur du genre écrivain à succès que du genre poète méconnu.
Michel Leiris, L'Âge d'homme.
vendredi, février 23 2007 | la construction de soi | aucun commentaire
Ce que je suis dans mes contradictions
Cette lenteur de penser, jointe à cette vivacité de sentir, je ne l'ai pas seulement dans la conversation, je l'ai même seul et quand je travaille. Mes idées s'arrangent dans ma tête avec la plus incroyable difficulté : elles y circulent sourdement, elles y fermentent jusqu'à m'émouvoir, m'échauffer, me donner des palpitations; et, au milieu de toute cette émotion, je ne vois rien nettement, je ne saurais écrire un seul mot, il faut que j'attende. Insensiblement ce grand mouvement s'apaise, ce chaos se débrouille, chaque chose vient se mettre à sa place, mais lentement, et après une longue et confuse agitation. N'avez- vous point vu quelquefois l'opéra en Italie? Dans les changements de scènes il règne sur ces grands théâtres un désordre désagréable et qui dure assez longtemps; toutes les décorations sont entremêlées; on voit de toutes parts un tiraillement qui fait peine , on croit que tout va renverser : cependant peu à peu tout s'arrange, rien ne manque, et l'on est tout surpris de voir succéder à ce long tumulte un spectacle ravissant. Cette manœuvre est à peu près celle qui se fait dans mon cerveau quand je veux écrire. Si j’avais su premièrement attendre, et puis rendre dans leur beauté les choses qui s'y sont ainsi peintes, peu d'auteurs m'auraient surpassé.
Jean- Jacques ROUSSEAU, Les Confessions, livre III
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Comment mes goûts me définissent...
J'aime : la salade, la cannelle, le fromage, les piments, la pâte d'amandes, l'odeur du foin coupé (j'aimerais qu'un « nez » fabriquât un tel parfum), les roses, les pivoines, la lavande, le champagne, des positions légères en politique, Glenn Gould, la bière excessivement glacée, les oreillers plats, le pain grillé, les cigares de Havane, Haendel, les promenades mesurées, les poires, les pêches blanches ou de vigne, les cerises, les couleurs, les montres, les stylos, les plumes à écrire, les entremets, le sel cru, les romans réalistes, le piano, le café, Pollock, Twombly, toute la musique romantique, Sartre, Brecht, Verne, Fourier, Eisenstein, les trains, le médoc, le bouzy , avoir la monnaie, Bouvard et Pécuchet, marcher en sandales le soir sur les petites routes du Sud Ouest, le coude de l'Adour vu de la maison du docteur L., les Marx Brothers, le serrano à sept heures du matin en sortant de Salamanque, etc.
Je n'aime pas: les loulous blancs, les femmes en pantalon, les géraniums, les fraises, le clavecin, Miro, les tautologies, les dessins animés, Arthur Rubinstein, les villas, les après midi, Satie, Bartok, Vivaldi, téléphoner, les chœurs d'enfants, les concertos de Chopin, les bransles de Bourgogne, les danceries de la Renaissance, l'orgue, M. A. Charpentier, ses trompettes et ses timbales, le politico sexuel, les scènes, les initiatives, la fidélité, la spontanéité, les soirées avec des gens que je ne connais pas, etc. J’aime, je n'aime pas: cela n'a aucune importance pour personne; cela, apparemment, n'a pas de sens. Et pourtant tout cela veut dire : mon corps n'est pas le même que le vôtre. Ainsi, dans cette écume anarchique des goûts et des dégoûts, sorte de hachurage distrait, se dessine peu à peu la figure d'une énigme corporelle, appelant complicité ou irritation. Ici commence l'intimidation du corps, qui oblige l'autre à me supporter libéralement, à rester silencieux et courtois devant des jouissances ou des refus qu'il ne partage pas. (Une mouche m'agace, je la tue : on tue ce qui vous agace. Si je n'avais pas tué la mouche, c'eût été par pur libéralisme: je suis libéral pour ne pas être un assassin.)
Roland BARTHES, Roland Barthes par Roland Barthes.
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Ce que je fais
A une heure du matin
Enfin ! seul ! On n'entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même.
Enfin ! il m'est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres! D'abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde.
Horrible vie ! Horrible ville ! Récapitulons la journée: avoir vu plusieurs hommes de lettres, dont l'un m'a demandé si l'on pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait sans doute la Russie pour une île); avoir disputé généreusement contre le directeur d'une revue, qui à chaque objection répondait: "- C'est ici le parti des honnêtes gens", ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des coquins; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues; avoir distribué des poignées de main dans la même proportion, et cela sans avoir pris la précaution d'acheter des gants; être monté pour tuer le temps, pendant une averse, chez une sauteuse qui m'a prié de lui dessiner un costume de Vénustre; avoir fait ma cour à un directeur de théâtre, qui m'a dit en me congédiant: "- Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z...; c'est le plus lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs, avec lui vous pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez-le, et puis nous verrons"; m'être vanté (pourquoi ?) de plusieurs vilaines actions que je n'ai jamais commises, et avoir lâchement nié quelques autres méfaits que j'ai accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain; avoir refusé à un ami un service facile, et donné une recommandation écrite à un parfait drôle; ouf! est-ce bien fini ?
Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m'enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Ames de ceux que j'ai aimés, âmes de ceux que j'ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde, et vous, Seigneur mon Dieu! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise !
Charles Baudelaire -
vendredi, février 23 2007 | la construction de soi | aucun commentaire
Bamako, le film
La chèvre a ses idées mais la poule aussi". Le paysan malien qui prononce cette phrase est à la barre des témoins d'un tribunal installé dans une cour d'un quartier populaire de Bamako, pour un procès qui oppose la société civile aux institutions internationales de la mondialisation, Fonds monétaire international et Banque mondiale en tête. Durant ces débats animés, retransmis par haut-parleur à l'extérieur, la vie continue dans la cour : les femmes teignent des batiks, un couple se marie tandis qu'un autre se sépare, les enfants vont et viennent. C'est dans la cour de son père mort il y a peu qu'Abderrahmane Sissako a tenu à situer ce tournage car c'est dans ce lieu intense de vie qu'il a grandi et passionnément discuté de l'Afrique avec lui.
Improbable construction ? Bien sûr, mais si pertinente qu'elle en devient crédible. Un débat trop intellectuel ? Comment oser penser que les gens simples ne comprennent pas ce qui s'y trame ? Manthia Diawara l'avait déjà montré dans son documentaire Bamako Sigi-kan (Le Pacte de Bamako) : les gens du peuple ne sont pas dupes, leur conscience est aiguë, leur réflexion sur le monde permanente. Ils comprennent parfaitement les mots et les problématiques de ce procès car ils les vivent tous les jours dans leur chair. Et même si les idées exprimées sont déjà connues de tous, il était nécessaire de les redire, de les transcender avec la force d'une expression artistique. La profonde émotion que l'on ressent si l'on veut bien s'ouvrir à ce film dépasse largement les discours ressassés sur les travers de la mondialisation et les rapports Nord-Sud. Sans doute parce que face à la complexité, il est essentiel de retrouver des idées simples, et que celles-ci s'ancrent davantage par le biais du sensible.
Puisqu'il fallait argumenter et débattre, un procès avec avocats et témoins s'imposait, comme l'affectionne le cinéma américain ! Parce qu'il est urgent de se concentrer sur des idées force pour contrer aussi bien les démissions des appels au bon-sens que les replis identitaires, des plaidoyers avaient leur place, avec la flamme et l'engagement de leur rhétorique. C'est à ce tribunal que nous assistons, où sera dénoncée la supercherie des pays du G8 qui clament leur bonne volonté par des remises de dette largement médiatisées alors que, pourtant amplement remboursée, elle continue de saigner des pays pris dans cet étau qui les empêche d'assurer les services sociaux.
L'étau, c'était le titre d'un livre d'Aminata Traoré, ancienne ministre de la Culture du Mali qui est ici appelée à la barre des témoins. Accablant pour le cynisme et le mensonge des pays riches, ce procès accuse le viol de l'imaginaire autant que la destruction des services publics orchestrée par les plans d'ajustement culturel qui n'ont conduit qu'à un échec. La parole est donnée à des tribuns comme Aminata Traoré ou un brillant professeur mais aussi et surtout à des gens simples.
Le sommet d'expression et d'émotion est atteint lorsqu'un paysan, Zegué Bamba, ne peut plus contenir sa parole et, faisant tournoyer son chasse-mouche, se livre à une longue complainte parlée-chantée. Nous l'écoutons d'autant mieux que ses paroles ne sont pas traduites en sous-titres, échappant ainsi à toute projection exotique et à toute réduction. Déchirant et profondément digne, son cri a l'ampleur d'une Afrique qui souffre mais ne plie pas. Tourné en vidéo et en plans fixes qui en accentuent le cérémoniel, le procès fait appel à de vrais juges et de vrais avocats qui ont été libres de construire leur propos. Ils en sont d'autant plus sincères et crédibles. Ils ont le temps de leur démonstration et leur image n'est pas déchiquetée par la multiplication des plans, ce qui leur permet de convaincre. De temps en temps, des images tournées en film viennent enrichir plus qu'illustrer le propos. Celles des émigrés rejetés dans le désert ne sont pas le copier-coller du récit de celui qui est à la barre des témoins : en quelques plans plus mobilisateurs qu'accablants, Sissako résume la scandaleuse inhumanité du traitement de l'émigration.
Ici, plus besoin de mots : tandis que résonne le beau chant mélancolique d'Oumou Sangaré, la teinture des femmes rejette une eau rougie et le tissu obtenu envahit l'écran. En milieu de film, alors même que les avocats sont blancs et noirs dans les deux camps, un hilarant épisode de western-spaghetti mettant en scène aussi bien l'acteur Dany Glover que les cinéastes Elia Souleiman ou Zeka Laplaine rappelle par sa facture mimétique et burlesque Le Retour d'un aventurier de Moustapha Alassane mais résonne comme une illustration des interventions des institutions internationales. Ce sont bien des Noirs qui éliminent "l'instituteur en trop" : loin de tout discours victimaire, Sissako rappelle la participation des Africains au suicide de leur continent.
Mais le Nord ne peut être dédouané : sa responsabilité est incontournable alors même qu'il stigmatise aujourd'hui l'Afrique pour les maux qu'il a lui-même provoqués, confondant allègrement la cause et la conséquence, la paupérisation et la pauvreté. Les avocats de la société civile dénoncent ce bal des hypocrites qui entretient la vision d'une malédiction sur une Afrique vouée au malheur et à la corruption. Il y aura encore des pleurs, comme ceux si émouvants d'Aïssa Maïga qui chante si bien. Pour les conjurer, ne reste que l'utopie, ce bélier africain qui bouscule proprement Maître Rappaport, l'avocat des institutions internationales. Et cette utopie coûte que coûte serait de remettre celles-ci au service non du capitalisme libéral mais de l'homme, leur vocation de départ.
C'est lumineux, comme ce film superbement lunaire où les femmes sont les principaux moteurs, où chaque image a sa beauté propre et ses strates de significations. Au-delà de la conscience aiguë du drame africain, corps solitaire que ne vient renifler qu'un chien, un bol d'air est possible, si l'on installe les ventilateurs au bon endroit. Encore faudrait-il le faire : c'est à cette utopie qu'appelle ce film magnifique qui laisse des milliers de belles et profondes traces en chacun.
Olivier Barlet
vendredi, février 23 2007 | la construction de soi | aucun commentaire